Aurélie Olivesie, chercheuse en sciences de l'information et de la communication au laboratoire ELICO photo:@elicorecherches

Genre et Médias : Peut-on encore parler de sexisme ?

A l’heure où les candidates à la présidentielle prennent le pas sur le devant de la scène médiatique, Aurélie Olivesi, chercheuse lyonnaise sur les questions de la représentation du genre dans le discours médiatique, nous livre son analyse du monde politico-médiatique contemporain.

Récemment, l’émission de Karine Lemarchand « Ambitions intimes » a mis l’accent sur le quotidien des candidates aux élections présidentielles de 2022. Pas que les candidates puisqu’on y voit aussi Marlène Schiappa…  Au vue de vos recherches, que pensez-vous de ce genre d’émission ? Peut-on y voir une représentation genrée et stéréotypée des femmes politiques ?

A.O : « Le fait de représenter les candidats politiques dans leur intimité, c’est assez classique. C’est d’ailleurs le cas pour les hommes comme pour les femmes. Par contre, il est vrai que la représentation de la vie quotidienne est souvent assez genrée. Karine LeMarchand a fait le choix de réunir un paquet de femmes politiques, pas seulement les candidates à la présidentielle donc on peut imaginer cette forme d’unification et de réunion parce qu’elles sont avant tout, femmes. Bien entendu, c’est un avis ».

« Oui une femme ça peut diriger ». « Oui une femme ça peut avoir l’audace », « osez une femme », autant de phrases que Valérie Pécresse a brandit pour devenir la candidate des Républicains. Comment expliquer le recours d’un certain nombre de femmes politique à l’auto-assignation genrée pour se démarquer dans le champ politique ? 

A.O : « Dans la vie politique, il a quelque chose d’assez présent que la chercheuse Annie Collovald appelle l’identité stratégique c’est-à-dire mettre en œuvre des éléments de son identité de manière stratégique. Dans ce cas, le fait d’être une femme va être mis en avant comme un atout. Ce qui est intéressant dans la phrase de Valérie Pécresse : « Oui, une femme ça peut diriger » c’est l’affirmation, le « Oui », en plus de la négation de la négation. Elle vient contrer les stéréotypes comme quoi une femme ne pourrait pas diriger ».

Comment les femmes en politique renégocient-elles le cadre genré du fonctionnement de la sphère politique à leur avantage ?

A.O : « A leur avantage, c’est compliqué à dire… Finalement, elles sont encore en position un peu marginale. Cette renégociation, c’est ce que Catherine Hachin appelle le discours « pro-femme », le fait de mettre en avant leur identité de femme dans le champ politique. Jusqu’aux années 2000, leur identité de genre était souvent confondue dans la politique avec la loi sur la parité et les discours sur le fait qu’elles entraient en politique sans appartenir au pouvoir donc, pour reprendre l’expression, de manière profane. Elles se sont mis à jouer de cette identité-là. Il y a cet effet de retournement de stigmate  qui est très courant et très recensé chez les populations minoritaires qui entrent dans la vie politique. Mettre en avant cette minorité peut justement devenir un atout original mais c’est un risque… Si elles mettent en avant des qualités genrées dans la mesure où elles sont associées à des stéréotypes, ce sont des identités stratégiques qui sont assez risquées ».

Vous avez travaillé sur la représentation médiatique de Ségolène Royal lors des présidentielles 2007, constatant les nombreux stéréotypes de genre que les médias lui ont attribués comme l’image de la madone, de la pureté, ou simplement le simple usage de son prénom pour la qualifier… Aujourd’hui, constatez-vous des différences dans le traitement médiatique des femmes politiques ?

A.O : « Je vous avoue que je travaille moins sur les femmes politiques qu’en 2007. J’ai l’impression qu’il y a quand même une différence depuis car les femmes en politique c’était quand même nouveau depuis la loi sur la parité en 2000. Les femmes ont commencé à être plus présente dans le champ politique. Dans le traitement médiatique actuel, il faut surtout regarder qui écrit, si ce sont des femmes ou des hommes journalistes. Comme on l’a observé dans l’étude du GMMP (Global Media Monitoring Project), il y a une réelle différence de traitement médiatique en fonction du genre du ou de la journaliste ».

Aujourd’hui, peut-on encore parler de sexisme des médias ?

A.O : « Les médias c’est un mot assez large… Il faut savoir qui écrit, à quel type de média on a affaire. Effectivement, j’avais appelé mon livre « Implicitement sexiste » parce que j’avais étudié la presse nationale d’information généraliste qui était essentiellement écrite par des hommes. Dans leurs discours, ils considéraient que Ségolène Royal, en tant que femme politique, représentait la nouveauté mais surtout la considérait comme extérieur à la politique. Est-ce qu’on peut parler de sexiste aujourd’hui ? Sûrement. Mais c’est vrai qu’il y a eu un gros travail de la part des associations, de femmes journalistes pour étudier ce traitement médiatique. Vous me donnez envie de travailler sur Valérie Pécresse, ce que je n’avais pas prévu de faire ».

Vous avez codirigé un ouvrage sur l’assignation de genre dans les médias, de quoi s’agit-t-il ? Est-ce encore d’actualité ?

A.O : « A cet époque, je sortais du GMMP et je me suis rendu compte qu’il y avait une réelle avancée pour les femmes sur le plan juridique, associatif et sur la définition même du genre. Dans les médias, il y avait une certaine inertie qui faisait que le discours médiatique semblait en retard et gardait une certaine assignation sur le genre des personnes dont il parlait. Par rapport à 2007, il s’est passé quelque chose… Depuis l’arrivée du Web 2.0, le discours médiatique est tellement pluriel que c’est bien plus difficile de savoir si il y a encore cette assignation. Le deuxième aspect est que lorsqu’on parlait d’assignation de genre dans les médias, j’étais très ancrée dans les études du GMMP qui s’appuie sur une dichotomie de genre. Ce qu’il faut retenir c’est qu’il y a une tension dans le discours médiatique et journalistique qui est beaucoup plus présente et moins uniforme que ça ne l’était en 2007. Ce sont de belles avancées à étudier ».

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.