En stage : « vivre les attentats à distance »

23 mars 2016 — Liège, hommages aux victimes des attentats. Image Dakota Gizard.
Liège hommage

Il est 8 h 30, ce mardi 22 mars, quand je décide enfin de me lever. Premier réflexe, vérifier mon GSM. « Euh ? C’est quoi toutes ces notifications ? Deux bombes explosent dans l’aéroport de Bruxelles ? Oufti ! La journée s’annonce vraiment mal ». Rapidement, pourtant, une certaine excitation s’empare de moi.

Je n’ai jamais été présente dans une rédaction pendant un événement majeur. Pour une future journaliste, c’est un grand moment qui s’annonce. Je vais enfin toucher du doigt ce que j’ai toujours recherché dans ce métier : l’intensité d’un drame, la tension de son déroulement, la nécessite de le couvrir. En vitesse, j’avale un café, puis je monte sur mon vélo, et c’est parti pour une journée de travail sans relâche…

Enfin, c’est ce que je pensais à ce moment précis. Arrivée à la rédaction, j’ai vite déchanté. « Et non Dakota, tu es à Liège là, pas à Bruxelles. Et puis, tu es dans une rédaction d’un journal pour enfant, pas besoin d’envoyer un reporter de choc en direct. Nous, quelques images et une interview feront bien l’affaire. On récupérera ça d’un de nos collèges de la RTBF à Reyers » me dit mon rédacteur en chef.

Ah. D’accord. Bon, dans ce cas, je fais quoi de spécial ? Comme tous les jours, je reprends ma place devant l’ordinateur, et commence à faire de la veille sur les réseaux sociaux et les sites d’informations. Frustrée, je garde un œil un brin jaloux sur le direct diffusé sur les écrans géants de l’open space. Je me rends bien compte que jouer à l’envoyée spéciale, ça ne sera pas pour cette fois.

Tenter d’expliquer l’inexplicable 

Mais finalement, ce n’est pas grave. Car aujourd’hui n’a rien d’un jour comme les autres, c’est un jour que nous nous devons d’expliquer aux enfants. Comment expliquer l’inexplicable ? Comment expliquer à des enfants que les parents d’autres enfants sont morts par hasard, alors qu’ils se rendaient au travail ou qu’ils partaient en voyage ? Et surtout, faut-il vraiment tout leur expliquer ?

À cette dernière question,  j’aurai tendance à crier de toutes mes forces : « évidemment ! » Surtout que, cette fois-ci, les petits belges sont directement frappés par les événements. C’est leur pays qui est touché. Mais si cette question se pose, c’est que la réponse n’est pas évidente pour tout le monde.

Aux Niouzz, le mot d’ordre est de ne rien cacher. Les enfants sont forcément au courant d’une manière ou d’une autre. Expliquer la situation pour qu’ils la comprennent permet de la rendre nettement moins anxiogène. Mais aussi l’expliquer pour aider les professeurs et parents qui ne trouvent pas les mots. La rédaction est déjà passée par là au mois de novembre. Élaborer cette émission devrait s’annoncer plus facile — « devrait », car ce n’est jamais facile.

Quelques instants après, notre animatrice vedette arrive. Elle était à Bruxelles ce matin. Nous ne l’avons jamais vu dans cet état. Elle nous dit qu’à Liège, notre attitude est bien loin de ce qui se passe dans la capitale. La rédac’ lui paraît tellement calme. Pourtant, seulement 100 km séparent les deux villes.

Travailler dans l’urgence

Un premier problème se pose en cette matinée. Nous avons cinq heures devant nous :  comment tourner l’émission, la monter et l’envoyer pour sa diffusion de ce soir, alors que les informations ne tombent qu’au compte-gouttes ? Au bureau, les questions commencent à fuser : quels mots va-t-on choisir ? Pour quelle info ? Pour expliquer quoi ? Toute l’équipe se mobilise et la moindre idée est bonne à prendre. Nous devons aller vite, être efficaces, et faire avec ce que nous avons. Là voilà, la dose d’émotion et de stress que je recherchais tant. Je n’ai même pas eu à bouger de mon bureau ou du studio d’enregistrement.

Il est 18 h. Les Niouzz — l’émission spéciale attentats est bouclée, prête à être diffusée pour 18 h 45. Et elle est réussie. La journée se termine, la satisfaction d’avoir accompli sa mission de journaliste est bien là. Bon allez les gars, on va aller se la boire cette bière ? Car, si les sentiments ont été mis de côté durant la journée pour garantir le professionnalisme, le soir venu, le journaliste redevient un citoyen comme les autres et doit affronter la réalité. Mais la Belgique a un vrai côté rassurant pour cela :  même pendant de pareils événements, on continue à y célébrer la vie et ses petites victoires !

« En stage » est une série d’articles plus personnels qu’à l’accoutumée, consacrés à des expériences ou des observations réalisées par les étudiants du Master 1 « Nouvelles pratiques journalistiques » de l’Université Lumière Lyon 2 lors de leur stage obligatoire à l’étranger.

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.