« Nous sommes homosexuels mais nous sommes quand même Haïtiens »

Alors qu’en Amérique Latine, les états vont davantage vers une libéralisation des droits des LGBTI, l’île caribéenne d’Haïti prend une autre direction en votant des lois homophobes. Charlot Jeudy, président de Kouraj, l’une des associations les plus actives du pays, nous parle de la situation et nous montre le combat qu’il mène pour les droits de ce qu’il appelle « la communauté M ».

« A Haïti, nous n’avons pas vraiment de groupes réactionnaires qui persécutent les LGBTI mais nous avons un gouvernement irresponsable qui ne protège pas ses citoyens et qui mène la population vers l’homophobie », indique Charlot Jeudy. Pour lui, de nombreux progrès sont encore à prévoir pour les minorités sexuelles à cause du conservatisme politique qui sévit dans son pays. Président de l’association Kouraj, il milite depuis 2009 pour les droits et libertés des LGBTI en Haïti, et d’autant plus depuis que deux propositions de lois homophobes ont été adoptées par le Sénat.

En 2016, les sénateurs haïtiens ont en effet voté pour interdire aux homosexuels d’obtenir le certificat de bonne vie et mœurs qui permet aux personnes qui l’acquièrent d’étudier ou de travailler dans le secteur public. Le refuser aux homosexuels reviendrait à établir une ségrégation exclusivement basée sur les préférences sexuelles. Pourtant, Jean-Renel Sénatus, sénateur connu pour ses positions très conservatrices, a su convaincre les votants des bienfaits de son projet. Il le dit lui-même : « Si deux personnes de même sexe s’embrassent publiquement et que la justice est au courant, elles ne pourront pas avoir un certificat de bonne vie et mœurs ».

Ce dispositif est invraisemblable pour le président de Kouraj : « Avant, c’était ceux qui avaient fait un crime qui ne pouvaient pas y avoir droit, bientôt ça pourra peut-être aussi être les homosexuels qui ne pourront pas aller à l’université, à l’armée, ou avoir des postes politiques ou de fonctionnaires ».

Le mariage homosexuel est ainsi un débat qui est encore loin de faire l’unanimité en Haïti. En 2017, les sénateurs ont également voté contre « toute célébration d’union entre deux personnes de même sexe » et toute « manifestation publique d’appui à l’homosexualité ». Les peines sont sévères : jusqu’à trois d’ans d’emprisonnement et 500 000 gourdes, soit 7 000 euros d’amende. De son côté, le sénateur Carl Murat Cantave justifie sa proposition de loi en insistant sur l’urgence de « protéger la jeunesse et la famille de la dépravation ».

Ces deux propositions de loi sont encore en projet et restent à être votées par la Chambre des Députés, néanmoins Charlot Jeudy a peur de ce qu’il pourrait se passer à l’avenir et parle d’une « épée de Damoclès pour la communauté LGBTI de Haïti ».

La religion au cœur de la culture haïtienne

Ces lois contraignantes donnent ainsi le pas à la discrimination et à la violence envers les homosexuels. La création de l’association Kouraj le montre bien. En effet, lors de l’aménagement des locaux, la secrétaire et un bénévole de l’association ont été ligotés et le bureau a été saccagé. Les manifestations en faveur des droits LGBTI restent également des événements qui donnent lieu à des agressions autant corporelles que verbales.

La religion a un lien important dans le rejet des homosexuels en Haïti. Selon le CIA World Factbook, 55% des haïtiens seraient en effet catholiques. Le protestantisme est également très répandu dans le pays. Les valeurs religieuses que soutiennent les Haïtiens sont ainsi en contradiction avec la volonté d’accorder plus de droits aux homosexuels.

Alors même que le pays est laïque, les sénateurs sont majoritairement chrétiens et n’hésitent pas à utiliser l’éthique religieuse comme argument contre la libéralisation des droits des LGBTI. Certains ont même utilisé les catastrophes du tremblement de terre du 12 janvier 2010 pour remettre la faute sur les homosexuels. Charlot Jeudy explique : « Le séisme a totalement changé la donne. Un groupe d’extrémistes religieux a profité de cet accident pour faire croire que c’est arrivé parce que le peuple, et notamment les homosexuels, ont fait beaucoup de péchés ».

 

Une association qui cède le pas aux LGBTI

Pour lutter contre la discrimination envers les LGBTI, Charlot Jeudy rassemble des amis et fonde dès 2009 une association pour créer un espace de vie, pour discuter de la situation et pour se divertir.

Néanmoins, après le tremblement de terre, le président de l’association se rend compte qu’il est urgent d’agir. Son association devient alors plus militante et agit dans la société civile, pour lutter contre l’homophobie et la transphobie. De nombreuses formations à destination des personnes LGBTI sont également proposées sur les thèmes de l’autodétermination, la masculinité positive, le genre, le but étant d’aider ces personnes à s’exprimer, comprendre qui ils sont et savoir ce qu’ils doivent faire dans un pays où ils sont discriminés.

A ce jour, l’association comporte 144 membres dans cinq départements du pays, ce qui a permis à Charlot Jeudy et aux autres membres fondateurs de développer de nombreux projets mis en place sur tout le territoire haïtien. Un exploit que l’association a pu notamment réaliser grâce à l’utilisation d’un vocabulaire qui parle à la population haïtienne.

Un vocabulaire au plus proche des haïtiens

A l’association Kouraj, il n’est pas question de « LGBTI » mais de « communauté M ». La lettre M renvoie aux mots masisi (homosexuel), madivin (lesbienne), makomer (transgenre) et mix (bi) et permet de concerner directement la population.

Car ces mots, les homophobes et transphobes les utilisent régulièrement pour insulter les personnes concernées. Pour le président de l’association Kouraj, utiliser ce vocabulaire est ainsi l’occasion de « récupérer ces insultes pour leur donner un autre sens ». Il précise en effet qu’« il était important d’instaurer un discours, d’être clair, car derrière ces mots, ces conceptions, il y a une réalité qui est perceptible dans notre langue maternelle ».

Kouraj fait donc en sorte de démystifier la « communauté M ». Pour Charlot Jeudy, c’est donc par un vocabulaire clair, mais aussi par l’éducation et la connaissance de la « communauté M » que des changements peuvent être observés : « Les questionnements et les préoccupations ont changés, les personnes se confient plus facilement à nous, certaines sont capables de prendre position, et d’autres nous disent qu’ils ne pouvaient pas regarder le monde dans les yeux et que maintenant ils le peuvent ».

Des progrès ont ainsi été réalisés depuis la création de la Fondation Serovie qui a donné le pas au combat pour l’acceptation des homosexuels atteints du VIH. Aujourd’hui, le pays a encore plusieurs défis à relever pour les droits des LGBT mais de nombreuses associations, comme Kouraj, se sont développées pour bousculer les tabous qui sont bien enracinés dans la culture haïtienne.

Johanna Bonenfant

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.