Agressions sexistes et sexuelles en cuisine : l'omerta se lève peu à peu. Ⓒ Pixabay

Sexisme en cuisine : la parole se libère

Sexisme, harcèlement physique ou moral, les femmes subissent de nombreuses agressions dans les cuisines des restaurants. L’omerta semble tout de même se lever peu à peu. Rencontre avec Sophie, pâtissière employée dans un restaurant gastronomique en Bretagne.

Difficile de se frayer un chemin dans la gastronomie lorsque l’on est une femme. « Quand tu débutes dans la restauration en tant que femme, si tu veux pouvoir faire ta place, il faut que tu te battes deux fois plus qu’un homme. » Cette phrase, Sophie, 27 ans, l’entend depuis qu’elle a commencé ses études de pâtisserie en classe de seconde.

Et pour cause, rappelons que le monde de la restauration est largement masculin. Selon une étude du Credoc (centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) publiée en mars 2015, seulement 25 % des cuisiniers professionnels étaient des cuisinières. Le chiffre qui concerne la restauration gastronomique est encore plus effarant puisqu’il ne s’élève qu’à 10 %. 

En 6 ans, le phénomène ne semble pas avoir évolué. Le 6 octobre dernier, le magazine britannique Restaurant publiait le classement des 50 meilleurs restaurants au monde où seulement 3 femmes apparaissent. Une information qui ne surprend pas Sophie qui a travaillé pour de nombreux établissements : « Depuis mes débuts en pâtisserie il y a plus de dix ans, je n’ai jamais eu de chef femme. »

Se faire connaître est difficile, se faire respecter l’est encore davantage.

Agressions physiques à répétition

« J’ai subi des attouchements lorsque j’avais 15 ou 16 ans. J’étais stagiaire dans la cuisine d’un restaurant. Je me suis penchée sans plier les genoux, je me baissais et du coup ils pensaient que c’était porte ouverte. C’était un des chefs de la brigade et il faisait ça à toutes les femmes », se souvient Sophie avec émotion. Ce que décrit la jeune femme de 27 ans n’est malheureusement pas un cas isolé.

En 2019, Camille Aumont Carnel décide de lever le voile sur ce sujet en créant un compte Instagram dédié aux témoignages des victimes de ce domaine. Cette page intitulée « Je dis non chef » et qui se revendique comme le #MeToodelaRestauration est suivie par un peu plus de 36 000 abonnés et ne compte pas moins de 233 publications. Preuve que le sujet intéresse et mérite d’être mis en lumière.

Les témoignages sont anonymes et publiés sous forme de courts textes alarmants. On y lit des extraits tels que « pour monter en grade il faut sucer et fermer sa gueule », « J’avais 16 ans. J’étais apprentie. Il me posait des questions sur ma vie sexuelle et m’expliquait en détail ce qu’il avait l’intention de me faire », ou encore « t’es bonne mais qu’est ce que tu es conne ». Un condensé de paroles et de menaces bouleversantes.

Instagram n’est pas la seule plateforme où les agressions physiques et morales envers les femmes en cuisine sont poussées sur le devant de la scène. Les feuilletons télévisés s’emparent également du sujet. C’est le cas d’Ici tout commence diffusé tous les soirs sur TF1. Dans cette série, il est question du quotidien des élèves et des professeurs d’un grand institut fictif de cuisine. Cette nouvelle intrigue nommée « Irréversible » montre un chef renommé venu assurer une master class qui agressera physiquement plusieurs élèves. Oser diffuser une telle intrigue dans une série populaire va également dans le sens d’une libération de la parole au sein de l’espace public.

Des paroles humiliantes

Le harcèlement sexuel vécu par les femmes en cuisine n’est malheureusement pas la seule forme de discrimination qu’elles subissent. Des paroles humiliantes, Sophie en a souvent entendues : « J’ai failli arrêter et baisser les bras l’année de ma terminale. On était trois stagiaires en cuisine dans le même restaurant. Le chef a présenté le premier stagiaire comme un élève japonais qui vient découvrir la gastronomie française, le deuxième comme un apprenti qui vient d’un autre établissement en Bretagne. Et pour moi, il a simplement dit : elle c’est la plongeuse. Alors que j’étais stagiaire au même titre que les autres.»

Un espoir naissant 

Selon Sophie, si les femmes n’osent pas raconter ce qu’elles vivent c’est parce qu’elles redoutent la perte de leur travail qui les passionne : « Si tu portes plainte par rapport à un comportement qui a eu lieu dans un palace ou dans un étoilé, ils vont faire en sorte de te griller toutes tes places dans ce genre d’établissements. C’est pour ça que pendant longtemps, personne ne disait rien. »

Pourtant, le #Metoo en cuisine semple prêt à exploser…

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.