Durant les manifestations d'automne 2019 à Santiago au Chili, des manifestants arborent les drapeaux chilien et mapuche. © Juan Manuel Núñez Méndez

En Patagonie, le peuple mapuche revendique toujours la restitution de ses terres

Restitution de terres bafouée, criminalisation, violences policières … Les discriminations à l’encontre des “peuples originaires” n’ont jamais été aussi décriées en Patagonie. Au Chili, la révolte sociale générale a donné un second souffle aux revendications des Mapuches pour récupérer leurs terres.  

A Santiago au Chili, des centaines de manifestants mapuches ont grossi les rangs du mouvement de contestation sociale à l’oeuvre contre le gouvernement Piñera depuis la mi-octobre. La semaine dernière à Cañete, dans la province d’Arauco, ils ont déboulonné les statues de García Hurtado de Mendoza et de Pedro de Valdivia, symboles de l’oppression coloniale. “Tous deux (sont les) auteurs intellectuels et matériels d’innombrables atrocités à l’encontre de  notre peuple, s’indigne le collectif Historia Mapuche. Comment l’Etat peut-il les honorer sachant que c’est un affront et une douleur pour nous ?

La colère de ce peuple originaire de Patagonie a atteint son paroxysme et dépassé la frontière, jusqu’au sud de l’Argentine. “Nos peuples originaires, le peuple mapuche, doivent récupérer leurs terres qui sont aux mains d’exploitations forestières”, “Restitution de terres, reconnaissance constitutionnelle au peuple mapuche et à tous les peuples originaires”… Depuis des semaines, citoyens et associations mapuches inondent les réseaux sociaux de messages similaires. ​

Des revendications anciennes

Dans toute la Patagonie, région où vivent la majorité des Mapuches, le même sentiment d’abandon vis-à-vis du pouvoir central est palpable. Une injustice révélée par Moira Millán,  militante et weichafe (leader) de la lutte mapuche, dans son roman El Tren del olvidado (Le Train de l’oublié), publié en août dernier. Le roman s’inspire de l’histoire de sa famille d’origine indigène mapuche et tehuelche : un promoteur anglais du début du 20è siècle s’est approprié ses terres pour y construire une grande ligne de chemin de fer.  

C’est à cette époque que la contestation du peuple mapuche prend racines, dans le cadre du processus d’incorporation des peuples autochtones mis en place par les Etats argentin et chilien. Une politique sur fond de répressions voire de massacres, combinés à la spoliation des terres des Mapuches. Aujourd’hui, ils revendiquent toujours leurs territoires ancestraux, notamment en assignant en justice les héritiers des promoteurs ayant récupéré leurs terres un siècle plus tôt. Sans succès la plupart du temps. 

Pourtant en 2007, le Chili et l’Argentine ont signé la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones dont l’article 28 stipule que “les peuples autochtones ont droit à réparation, par le biais, notamment, de la restitution (…) des terres, territoires et ressources qu’ils possédaient traditionnellement ou occupaient ou utilisaient et qui ont été confisqués, pris, occupés, exploités ou dégradés sans leur consentement préalable”. 

Un peuple criminalisé

Malgré cette adhésion, les gouvernements actuels ne se cachent plus de prendre des mesures discriminatoires à l’encontre des Mapuches. Pedro Cayuqueo, journaliste indépendant au Chili, a révélé des inégalités dans la façon de pénaliser les délits commis par des Mapuches et ceux commis par d’autres citoyens lors des manifestations d’octobre. A Santiago, des dizaines de supermarchés, de bus, stations de métro, véhicules particuliers, édifices ou locaux commerciaux ont été brûlés explique le journaliste. Pourtant, d’après lui, les dégradations n’ont entraîné des poursuites judiciaires que dans le sud du pays, région où la majorité de la population est mapuche. Un “simple” incendie de camions a engendré “la première plainte pour terrorisme”, explique-t-il. 

Les plaintes pour terrorisme sont régies par la Loi antiterroriste instaurée sous la dictature Pinochet en 1984. Largement décriée pour être particulièrement incriminante envers les Mapuches, elle a été réformée en août dernier. Sur le papier, l’égalité des peuples originaires et du reste de la société est donc respectée, mais pour le journaliste, il est clair que les pouvoirs publics ont plus facilement recours à la loi antiterroriste lorsque les faits impliquent des Mapuches que les autres citoyens. 

L’affaire Bullrich est un autre exemple de la discrimination, cette fois-ci de l’Etat argentin. Depuis le 1er novembre, la ministre de la Sécurité Patricia Bullrich fait l’objet d’une instruction judiciaire pour espionnage illégal de personnes mapuches et son lien avec l’Opération Huracan qui a conduit en 2017 à la détention de huit leaders mapuches. Une répression latente dont Moira Millán a été victime à plusieurs reprises lors de poursuites judiciaires notamment pour “contraintes avec circonstances aggravantes” alors qu’elle participait à des manifestations pacifiques.

Pour Walter Delrío, professeur d’histoire à l’université de Buenos Aires, cette situation est clairement “le résultat d’une politique du gouvernement national de criminalisation de la contestation sociale, en particulier de celle des peuples originaires”. En criminalisant les mouvements de revendications mapuches, les gouvernements chilien et argentin justifient des politiques coercitives pour contrôler la population, la militarisation de certaines régions comme La Auracanía, et les violences policières. “Les autorités (argentines) affirment combattre une nouvelle forme de terrorisme de groupes violents appartenant au peuple mapuche, poursuit Walter Delrío, auquel on attribue une origine étrangère – entendez par-là chilienne”. 

Au-delà de la restitution de leurs terres, les Mapuches revendiquent la fin d’une politique répressive et la négation de leur culture. Ils exigent notamment la mise en place d’une Assemblée Plurinationale Constituante au Chili et l’obligation de proposer une éducation interculturelle. L’acceptation par le gouvernement chilien le 11 novembre de changer de constitution et le changement de présidence en Argentine permettent toutefois d’espérer des évolutions en ce sens. Et Pedro Cayuqueo de conclure: “c’est sans doute une nouvelle étape dans laquelle on espère revenir au dialogue politique et non à la considération du peuple mapuche comme ennemi interne.” 

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.