Quand la pêche menace la survie du dauphin commun

En cinq ans, le nombre de dauphins échoués sur les côtes françaises a doublé. Les chercheurs de l’Observatoire Pelagis s’inquiètent de la disparition des populations de dauphins communs et pointent du doigt la responsabilité de la pêche industrielle.

Depuis janvier 2021, plus d’un millier de carcasses de cétacés ont été retrouvées sur le littoral atlantique. Il s’agit en majorité de dauphins communs, une espèce côtière particulièrement vulnérable aux captures accidentelles par des chalutiers pélagiques ou des fileyeurs : leurs filets en forme de cône se transforment en véritable piège pour ces mammifères. Immobilisés sous l’eau et privés d’oxygène, la majorité meurt noyée quand d’autres décèdent des lésions causées par les filets. C’est entre décembre et avril, période de la pêche au bar et au merlu dans le Golfe de Gascogne, que les captures sont les plus nombreuses. Les scientifiques tentent d’ouvrir un dialogue avec les pêcheurs et les associations pour trouver des solutions, craignant pour la survie de certaines espèces. Le dauphin commun est surveillé de près par l’Observatoire Pelagis de l’université de La Rochelle, chargé de collecter des données sur les mammifères marins. Mais observer cette espèce est une tâche difficile. « Les pêcheurs ne sont pas très volontaires pour embarquer des journalistes, des scientifiques ou transmettre des données, regrette Étienne Rouby, doctorant. Ils savent que s’ils capturent un dauphin devant eux, cela va leur nuire. »

10 000 dauphins victimes de la pêche chaque année

Pelagis œuvre depuis plusieurs années à quantifier la mortalité des dauphins communs. Hélène Peltier, ingénieure de recherche, a relevé que sur une moyenne de mille individus retrouvés échoués chaque année en France, 80 % présentent des blessures causées par des filets. Dans cette continuité, Étienne Rouby s’est attelé à étudier le taux de survie des dauphins communs. Selon les modélisations effectuées dans le Golfe de Gascogne, les dauphins échoués sur les côtes ne sont que la partie émergée de l’iceberg. « Souvent, les dauphins sont déjà morts noyés lorsqu’ils sont remontés dans les filets. Lorsqu’ils sont remis à l’eau par les pêcheurs, on estime que 80 % d’entre eux coulent. En réalité, tous les ans, ce sont entre 8 000 et 10 000 dauphins qui meurent de ces captures accidentelles. »

Sur une population de 300 000 individus dans le Golfe, cela signifie que le seuil de mortalité de l’espèce, situé à 1,7 %, est dépassé : il n’y a pas assez de naissances pour compenser les pertes et la population décroît. Un problème urgent pour le chercheur. « Chez le dauphin commun, le taux de croissance minimum se situe autour d’1,5 %. Si ce taux est inférieur à 1 %, cela signifie qu’une population ne peut plus se renouveler. Nos travaux menés à Pelagis ont conclu que les populations de dauphins communs ne sont plus viables, et pourraient s’éteindre dans une centaine d’années si rien n’est fait pour endiguer cette mortalité. »

Un manque de transparence

La responsabilité de la pêche pélagique dans cette surmortalité est confirmée par l’ONG Sea Shepherd, qui collabore avec Pelagis pour comptabiliser les échouages de dauphins. Selon la militante Élodie Pouet, les quotas que doivent respecter les pêcheurs sont actuellement incompatibles avec la préservation du milieu marin. « Ils sont obligés de pêcher toujours plus profond et pendant plus longtemps. Leur salaire dépend du poids ramené à quai, ce qui est un problème supplémentaire lorsque l’on défend une pêche plus sélective et des quantités plus responsables. »

Depuis 2019, les professionnels de la pêche ont l’obligation de déclarer les captures accidentelles de cétacés protégés. Mais le nombre de déclarations est bien en-deçà des chiffres observés. « Moins de dix captures ont été enregistrées en 2019, déplore la militante. Très peu de contrôles sont effectués par les autorités sur les raisons de ces captures, ce qui entretient un sentiment d’impunité chez les pêcheurs. Lors d’une mission, nous avions suivi un fileyeur qui avait remonté cinq dauphins en 24 heures. Il est rentré à quai faire son rapport et n’a eu aucun contrôle de son équipement, il a pu repartir sans être inquiété. » Les causes de ce manque de transparence sont diverses. Certains pêcheurs interrogés par Sea Shepherd dénoncent un travail trop administratif ou avouent ne pas connaître la procédure de déclaration. D’autres ne veulent pas faire ce rapport, estimant que cela nuit à l’image de leur profession et pousserait à des lois qui n’iraient pas dans le sens de leur métier.

Malgré des statistiques peu encourageantes, Étienne Rouby et Élodie Pouet veulent rester optimistes : le 9 février, les comités régionaux de pêche atlantique ont signé une « charte commune de bonnes pratiques » visant à prévenir la capture de cétacés protégés. Les deux défenseurs des dauphins espèrent désormais une évolution des pratiques de pêche vers plus de sélectivité.


Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.