Comment Benoit D. est devenu survivaliste

Pris de sueurs froides à la lecture du journal en février 2020, Benoit D. s’imagine déjà que cette mystérieuse pneumonie arrivée de Chine touchera bientôt l’Europe. La fermeture des magasins chinois lui fait prendre conscience de sa propre dépendance au système. Le jeune homme se tourne alors vers le survivalisme. Témoignage.

Comment êtes-vous devenu survivaliste ?

Benoit D. – Bonjour, je m’appelle Benoit, j’ai trente ans et je suis vendeur dans un magasin de sport. Mon intérêt pour la communauté des survivalistes est un long processus : cela fait deux ou trois ans que ma réflexion est lancée mais le confinement m’a permis de prendre du temps pour m’y mettre. Je me lance “step by step”. Pour moi, être survivaliste c’est se rendre compte que notre modèle sociétal est voué à l’échec et qu’il faut donc pouvoir se débrouiller par soi-même pour survivre. Et se débrouiller par soi-même veut aussi dire retourner à des matériaux primaires, plus facilement domptables.

Pourquoi avoir changé vos habitudes ?

B. D.- La situation sanitaire a vraiment été un déclic. Je me suis rendu compte que j’étais très dépendant des supermarchés par exemple. Le système a enfermé les gens dans la dépendance et l’atomisation de la société. C’est effrayant. Mais la raison est aussi sécuritaire, depuis quelques années j’ai le sentiment que tout peut partir en couille très vite, et c’est sans parler des attentats. Enfin, j’ai eu une prise de conscience en voyant autour de moi la nature être détruite. Notre société est devenue si radicale et efficace dans sa destruction du vivant qu’il faut un vrai changement de système.

Changer de mode de vie aujourd’hui paraît assez complexe, par où commencer ?

B. D.- Le changement se fait d’abord d’un point de vue mental, une fois que ça c’est fait, tout est plus simple. J’ai commencé à faire des recherches sur le net, lire des ouvrages, pour voir comment on pouvait faire pousser des légumes en appartement, purifier de l’eau, diminuer les coûts, fabriquer soi-même des objets de la vie quotidienne… Et donc petit à petit j’ai été confronté à des vidéos destinées à un public un peu plus pointu, via le bushcraft (N.D.L.R : « Le bushcraft est une activité qui consiste à utiliser des connaissances et des compétences séculaires pour s’inscrire au mieux dans un environnement naturel », définition d’Alban Cambe, spécialiste du bushcraft). Bien sûr, changer de mode de vie reste assez délicat. Mais il faut y aller pas à pas, en expérimentant. On ne sera pas autonomes en un an. Mais on peut déjà commencer à apprendre à conserver des aliments qu’on produit soi-même, développer un peu l’aspect culture du jardin, acquérir du matériel de base, essayer de changer ses habitudes de consommation comme se diriger plus vers du zéro déchet mais tout se fait vraiment progressivement.

Tout cela semble demander de la préparation, comment vous êtes-vous équipé ?

B. D.- Au boulot j’ai pu trouver des équipements de base comme des treillis, des polaires, un poncho et des chaussures de rando. Après, pour l’équipement plus pointu je me suis tourné, à la fin du confinement, vers des magasins spécialisés sur internet. Je ne suis pas encore très bien équipé comme le serait un survivaliste expérimenté mais en quelques mois, j’ai pu acheter une gourde filtrante, un sac à dos militaire et un couteau multifonction. Pour la conservation des aliments j’utilise des bocaux et je mets pas mal de denrées sous vide. 

A quoi ressemble votre quotidien ?

B. D.- Depuis quelques mois, j’organise des sorties dans la nature où je m’entraine à certains fondamentaux : se nourrir soi-même avec ce qu’on trouve, s’orienter sans matériel, construire des abris de fortune ou faire du feu sans briquet. En même temps, je m’entraîne sportivement : je pratique le Krav Maga et je fais du cardio. C’est utile pour les sorties. Un de mes amis s’entraîne au tir à l’arme à feu alors qu’un autre est plus orienté rando et trekking mais on se retrouve quand même les weekends pour partager nos savoirs et ce qu’on a lu dans la semaine. Avant la pandémie, la production de nourriture était déjà une habitude grâce à mon potager mais la conservation longue durée par contre c’est tout récent. Je suis loin d’être un parano, je me considère plutôt comme quelqu’un de cohérent et de réfléchi : j’ai un master en com’, un bel appart, une compagne stable avec des projets de vie. Je suis loin du mec qu’on peut imaginer à flipper dans son appartement les volets fermés. Mais je suis arrivé à la réflexion qu’il valait mieux être préparé si jamais quelque chose se passe. Sans forcément l’attendre. J’ai même l’impression que ça coule de source et invite mon entourage à faire pareil. Au pire, on apprend beaucoup pour transmettre ensuite.

Justement comment votre entourage perçoit ce changement dans votre mode de vie ?

B. D.- Comme je le disais, c’est un changement qui se fait très graduellement, je ne suis pas encore au stade où je réveille ma compagne à deux heures du mat’ pour simuler une évacuation d’urgence ! Peut-être un jour, qui sait ?(rires) Mais pour le moment ce n’est pas un investissement très lourd, c’est un plaisir d’apprendre de nouvelles choses et de se sentir de plus en plus indépendant, plus instruit. J’ai toujours été assez manuel et intello à la fois, donc je me régale … ça m’occupe bien ! Mon entourage a assez vite compris ma démarche mais ma famille ne s’y intéresse pas plus que ça.

Alexis Cambe parle de différentes “mouvances” ou sensibilités au sein du mouvement survivaliste, est-ce difficile de s’identifier ?

B. D.- Oui, c’est difficile de s’identifier au sein de la communauté car il y a une infinité de catégories. Pour moi, c’était d’abord un désir de retour à la nature : celle de ma campagne natale. Mais aussi un évident manque de traditions et de transmissions car on parle énormément du bio comme une nouveauté mais nos grands-parents y baignaient déjà et on a perdu toutes ces connaissances. Certains vont dire qu’ils s’arment, d’autres qu’ils sont plus portés sur l’autosuffisance et d’autres encore sur l’auto-défense grâce aux sports de combat. Mais globalement je pense qu’on est tous à la recherche de paix et d’indépendance.

Bleuenn Robert et Léna Saint Jalmes

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.