Martine Storti. Au delà de l’identité, un féminisme universel

Martine Storti est journaliste et auteure. Figure des actions du MLF (mouvement de libération de la femme) elle publie en 2020 l’ouvrage Pour un féminisme Universel, aux éditions du Seuil. Entretien.

Vous avez sorti l’année dernière l’ouvrage Pour un féminisme universel. Pourquoi choisir de défendre cette notion d’universalisme ?

Je ne crois pas qu’on puisse fonder le féminisme à partir d’une religion. Les Trois religions du livre que sont le christianisme, le judaïsme et l’islam sont extrêmement patriarcales. Je considère qu’aujourd’hui il est plus intéressant de mettre l’accent sur ce qui rassemble les femmes que sur les différences. Je considère que la pensée identitaire conduit à une impasse. Aujourd’hui il y a une multiplicité d’identités, qu’elles soient religieuses ou nationalistes, et si on affirme de l’identité on ne peut pas affirmer de l’universel. La lutte féministe se bat pour deux principes : la liberté et l’égalité. Si nous rabattons ces principes sur l’identité française, il devient impossible de l’universaliser.

De l’autre côté on trouve ceux qui rabattent le féminisme sur la blanchité en expliquant que le féminisme est blanc et raciste. Or des femmes non blanches sont féministes et se battent pour l’égalité. Je plaide la cause d’un féminisme universel. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles est, par exemple, un combat universel. Les enjeux se trouvent dans la lutte contre l’appropriation du corps et la domination. A cette domination universelle il faut faire correspondre un féminisme universel.

Aujourd’hui on observe de nombreux conflits internes à la cause féministe. Par exemple Marguerite Stern accuse des personnes trans d’une tentative de “la part des hommes de prendre le pouvoir, d’infiltrer les luttes féministes”. En 2013, le mouvement Femen accusait l’islam d’aliéner la femme. La prostitution est souvent sujet à débat … la liste est longue. Que pensez-vous de l’éclatement des mouvements féministes depuis les années 70 ?

La démocratie, c’est le désaccord ! L’enjeu est de savoir ce qui se dit dans ces désaccords. L’idée parfois évoquée que les points de vue divergeants entre les féministes est récent est une erreur. Il en existe depuis le 19eme siècle. Lors de la création du MLF, il y avait déjà plusieurs tendances d’idées. La question est de savoir si les adjectifs qui accompagnent maintenant le mot féministe sont toujours du féminisme. Il y a une confusion qui règne et qui met derrière le mot “féminisme” des positions tout à fait contradictoires.

Néanmoins il ne faut pas confondre désaccords et déguisement. Par exemple le courant féministe occidentaliste considère que l’immigration est la seule responsable des violences contre les femmes. Penser de cette manière c’est instrumentaliser le féminisme dans une perspective raciste. 

Cet éclatement peut-il desservir la cause féministe ?

Non je ne pense pas. Simplement, je suis pour un féminisme qui met en avant les ressemblances plutôt que les différences. L’instrumentalisation du féminisme par des mouvements de droite et d’extrême droite se fait dans une optique de division entre les émigrés et les musulmans, et l’occident, l’Europe, la France. Il faut la mettre à distance. Mais il y a une instrumentalisation tout aussi identitaire du côté d’une intersectionnalité qui se transformerait en une hiérarchie des luttes. Si la lutte contre le racisme prend le dessus sur la lutte féministe ce n’est plus du féminisme, c’est de l’antiracisme.

Peut-on tendre à un seul féminisme ? 

Universel ne veut pas dire uniforme. Il pourrait y avoir un seul féminisme dans le sens où les principes de liberté et d’égalité sont au fondement du féminisme.

Que pensez-vous du mouvement émergeant “ féminisme musulman ” qui prône une relecture et une réappropriation du coran porté par Malika Hamidi, notamment ?

Un féminisme musulman c’est identitaire. On peut être musulmane et féministe mais un féminisme musulman non. La pensée identitaire est partout aujourd’hui, et je considère qu’il faut se battre mordicus contre ce mode de fonctionnement. Pourquoi vouloir absolument articuler féminisme et religion ? Je ne dis pas qu’il faut être athée pour être féminisme, mais c’est une association qui me paraît étrange.

Le port du voile est souvent utilisé comme argument pour discréditer la place des femmes musulmanes dans la cause féministe. Peut-il aussi être une force ?

La question est de savoir ce que l’on porte comme enjeu universel. Tant que des femmes dans le monde seront obligées de porter le voile, je trouve que défendre le voile est un abandon de ces femmes. Si un jour toutes les femmes le portent librement, libre à elles. Mais il faut quand même voir ce que signifie le voile. Il réduit les femmes à leur corps, à leur sexe. Il faut avoir conscience de ce que nous engageons.

Que pensez-vous de l’argument qui consiste à porter le voile comme décision personnelle et comme libre arbitre sur son propre corps ?

Je ne remets pas en cause le fait que certaines femmes portent le voile librement. Mais quelle solidarité ont-elles avec celles qui sont obligées de le porter ? C’est une question qui mérite d’être posée. La question de la liberté est très complexe. Elles peuvent porter le voile librement, il n’en reste pas moins un affichage identitaire qui d’une certaine façon renvoie à une oppression qui existe encore. 

Qu’est-ce que la double occidentalisation que vous théorisez ?

Il y a d’une part ceux qui occidentalisent le féminisme en disant que l’égalité femmes/hommes est la marque de l’occident. C’est ce que j’appelle l’identitarisation du féminisme. Et d’autres part il y a ceux qui déplorent que le féminisme soit occidental dans le sens où il est nécessairement blanc, donc raciste. Je récuse ces deux occidentalisations qui apportent une vision trop binaire des choses. Il s’agirait de se positionner dans un discours plus complexe et nuancé.

Laurie Musset et Bérangère Duquenne

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.