Januario Espinosa, photo prise par Amaranta Zermeño

Viva la révolution: Portrait d’un militant chilien en France

Januario Espinosa, 72 ans. Le directeur d’une des rares publications en français sur l’Amérique latine revisite une vie de dictature, exile, et militantisme au Chili.

Il sourit. Il finit de raconter une vie qui a été cassée par les inégalités des classes, fragmentée par une dictature, bouleversée par un exile, dispersée entre deux pays, et il sourit. Il a 72 ans, et il est visiblement fier de soi. Installé dans son bureau, trop borné pour arrêter de travailler, Januario Espinosa insiste : « Moi je vais rester militant jusqu’à la dernière minute de ma vie. »

Januario Espinosa, créateur et directeur de la rédaction de la revue « Nouveaux Espaces Latinos » est un vrai personnage. Son esprit digne d’un jeune homme de 20 ans contraste avec les quelques rides de son visage. Le tic de son œil droit l’oblige à le fermer un peu de manière involontaire, mais une fois qu’il est bien entré dans son histoire, ses deux yeux s’ouvrent sans trembler, sans piste d’hésitation.

C’est le soir, et ce même jour il y a eu une manifestation dans les rues de Lyon en solidarité avec les luttes latino-américaines. Entre elles, celle du Chili, qui depuis octobre voit les chiliens se battre contre le système économique et politique néolibéral mis en place sous la dictature de Pinochet. Januario fait sa propre remarque : « Ce qui se passe aujourd’hui au Chili c’est ce que voulait faire Allende. Changeons cette vie de consommation, changeons cette inégalité énorme… parce que l’inégalité qu’il y a aujourd’hui c’est la même qu’il y avait en 1970. »

Une jeunesse brisée

Januario est un des témoins de l’évolution politique au Chili. Il est né en 1947 à Santiago, et il n’a jamais laissé la capitale. Il a grandi dans un milieu très compliqué, et il a vécu des expériences que, selon lui, lui ont permis de se « construire une vie » : Le divorce de ses parents, l’enfance chez ses grands-parents, la découverte du corps pendu du nouveau mari de sa mère. En 1965 Januario s’est marié avec Olga Barry, et en 1967 tous les deux étaient militants du mouvement chrétien de gauche au Chili : Mouvement d’Action Populaire Unitaire (MAPU).

Pour Januario, son enfance n’a pas existé. Ayant pris conscience de sa situation de vie, il a décidé de s’adapter, au lieu de se résigner : « On dit que les enfants sont innocents. Peut-être que j’étais innocent mais j’étais calculateur. Et je voulais savoir où j’allais ». Cette détermination ne l’a jamais abandonné. Avec un double diplôme sous les bras (journalisme et gestion), Januario a travaillé 4 ans dans l’eau potable de Santiago tout sans laisser son engagement politique. C’est cette même détermination qui a provoqué son licenciement, après le coup d’état en 1973. « Noël 1973, la moitié de nos amis n’étaient plus nos amis, et la moitié de nos familles n’étaient plus la famille. Parce qu’on était de gauche. »

L’Adaptation par l’exile

Même en ayant été banni par la société, l’esprit militant de Januario n’a pas été cassé. En 1975, après avoir été contactés par un ancien militant, Januario et Olga sont rengagés dans la cause contre la dictature : ils passent des communications, ils cachent des gens. C’est finalement leur militantisme qui leur a coûté l’exile, duquel il parle sans traces de tristesse : « Nous on vieillit. Pour nous on a tourné la page, notre pays c’est ici. ».

Januario et Olga sont arrivées en France en 1977 avec 3 enfants, et ils ont dû attendre 12 ans avant de pouvoir rentrer au Chili. Dans ce temps, ils ont dû s’adapter : nouvelle langue, nouveau métier, nouvelle vie. Cela n’a jamais été une excuse pour abandonner l’esprit de lutte, et en 1984, Januario crée l’association « Espaces Latinos ». Un médiateur auprès des francophones pour sensibiliser les publics aux réalités et aux cultures du sous-continent latino-américain.

L’Amérique latine par la culture

Aujourd’hui, « Nouveaux Espaces Latinos » compte avec sa propre revue trimestrielle, 4 festivals culturels annuels et un site internet. La mission hebdomadaire de Januario est de communiquer les faits de l’actualité hispanophone, et il l’accomplit avec plaisir : « L’Amérique latine est tellement énorme que je la découvre tous les jours. » Sa tâche n’est pas seulement celle de trier et relayer l’information, mais aussi celle de casser les stéréotypes ou préjugés que l’Europe peut avoir sur l’Amérique latine.

Petit-fils d’un écrivain de même nom que lui, Januario est entouré de culture. Dans son bureau on y trouve au moins deux livres différents tous les mois. Les murs sont couverts d’affiches de films et de festivals, il va au cinéma une fois par semaine. Lors des prémices du magazine, certains reprochaient à Januario le fait de parler de livres et de cinéma, au lieu de parler que de la dictature au Chili. « Mais c’est la vie au Chili aussi ! », répondait Januario. Sa revue comme sa newsletter doivent toujours privilégier du « mix » entre culture et politique.

Januario a largement dépassé l’âge de la retraite, il est naturalisé français, et il répète constamment sa reconnaissance envers le pays qu’il l’a accueilli. Toutefois, il est conscient de la chance qu’il eut, et il n’hésite pas à dénoncer les injustices commises actuellement envers les immigrés : « Ce n’est pas parce que nous on a été bien traités que nous on ne va aujourd’hui pas dénoncer comment sont mal traités les autres. »

Januario Espinosa en 9 dates :

15 juin 1947 : Naissance à Santiago Chile

1967 : Mariage avec Olga Barry + Naissance d’un mouvement de chrétiens de gauche, MAPU (Movimiento de Accion Popular Unitaria) = début militantisme de gauche

1967-1973 : Naissance de 3 enfants

11 septembre 1973 : Le gouvernement du président Salvador Allende est renversé par un coup d’État militaire.

Janvier 1974 : Januario est renvoyé de l’eau potable à cause de son militantisme politique

1975 : Reprise de contact avec ancien militant de MAPU

1976 : L’église chilienne protège à Januario et sa famille des militaires. Grâce à l’église et les Nations Unis, ils obtiennent protection diplomatique.

1977 : Arrivée en France

1984 : Naissance de la revue trimestrielle « Espaces Latinos »

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.