Le YouTubeur Vincent Verzat harangue la foule lors de la marche pour le climat © Valentin Danré

La fine frontière entre journalisme citoyen et militantisme

La technologie offre à chacun la possibilité d’enregistrer, de filmer puis de diffuser des informations. Une démocratisation à l’origine du journalisme citoyen. De ce concept ambigu au militantisme, il n’y a qu’un pas. Illustration avec la chaîne YouTube “Partager c’est sympa”, active sur les questions environnementales.

Le 13 octobre dernier, des milliers de personnes ont défilé en France avec pour mot d’ordre “il est encore temps”. Une marche pour le climat appelant à des actions concrètes et rapides en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique. A Lyon, environ 10000 citoyens se sont mobilisés. L’un d’entre eux s’est particulièrement démarqué. Vêtu de son t-shirt “RESIST”, Vincent Verzat, 26 ans, a constamment harangué la foule de la place des Terreaux à la Métropole de Lyon. Des prises de paroles documentés de faits et d’exemples d’actions qui pourraient être réalisées par chacun et par les décideurs politiques.

Ces informations, il les transmet également aux 40000 abonnés de sa chaîne YouTube dont le nom est affiché sur la casquette constamment vissée sur sa tête : “Partager c’est sympa”. Vidéaste de formation, Vincent Verzat propose des contenus dignes des grands médias traditionnels sur le fond, adaptés au public et aux codes YouTube sur la forme. Comme pourrait le faire un reporter d’une chaîne de télévision ou d’une société de production, il se rend par exemple au Texas pour suivre Lucie Pinson. Avec cette activiste de l’association Les amis de la Terre, il remonte la trace des financements de l’exploitation d’énergies fossiles par des banques françaises. Le YouTubeur propose alors son “Mini-docu” en se filmant lui-même, sous forme de vlog. Depuis peu, sa chaîne propose même des JT en collaboration avec d’autres YouTubeurs. Pas de journaux télévisés mais plutôt des “J-Terre” qui accrochent le spectateur en lui présentant “l’info des vivants qui veulent le rester”. On retrouve là aussi des codes du journalisme traditionnel. Un animateur qui lance des reportages et interview son invité en direct sur le plateau, le tout dans la décontraction de YouTube. Pour sa deuxième édition, le JT alternatif s’offre même le luxe de recevoir la journaliste Élise Lucet.

“Tous journalistes”

Vincent Verzat recherche des informations, se déplace sur le terrain, recoupe des sources, interroge des acteurs, produit un contenu vidéo qu’il diffuse ensuite sur un canal à destination de son public. Mais il n’est pas journaliste. La multiplication de ce type de contenus illustre l’un des principaux enjeux de l’ère numérique et du Web participatif également appelé Web 2.0. Celui de la diffusion d’information à grande échelle accessible à tous, l’avènement du journalisme citoyen. Avec les canaux qu’offrent les réseaux sociaux ou les sites d’hébergement de contenus tels que YouTube, il appartient à chacun de pouvoir prendre sa caméra, son appareil photo, son smartphone pour capter des faits. Ce qui a progressivement laissé apparaître l’idée de “tous journalistes”. La formule est loin de faire l’unanimité notamment dans les rangs des professionnels de l’information. Pour Michel Mathien, chercheur et enseignant au Centre Universitaire d’Enseignement du Journalisme à Strasbourg, il s’agit d’un mythe des nouvelles technologies comme la profession de journaliste en connaît beaucoup.

Éviter d’imposer sa vision du monde

Nous avons tous déjà vu des images amateurs se propager sur les chaînes d’information en continu après un important fait divers. Au-delà de la simple capture de l’instant par un citoyen lambda, le développement des YouTubeurs, des blogueurs interroge sur la façon dont les faits sont traités par ce journalisme citoyen. A côté des mini-docu et des J-Terre, la chaîne Partager c’est sympa propose des vidéos d’actions militantes, des participations aux blocages au cœur des ZAD ou des appels à manifester comme celui de la marche pour le climat du 13 octobre. Qu’importe la nature louable ou non de ces actions, le YouTubeur n’est plus seulement un observateur proposant une analyse. Avec l’étiquette de journalisme citoyen, le producteur de l’info 2.0 s’affranchit de certains codes propres à la profession du journaliste régie par des questions de déontologie. Dans un ouvrage référence sur cette déontologie du journalisme, Benoît Grévisse avance que la profession « demande de faire l’examen de ses propres représentations culturelles et d’éviter d’imposer sa vision du monde ». Même si l’objectivité totale fait partie des mythes du journalisme, il sera constamment reproché à un journaliste d’avoir un regard biaisé tandis qu’un YouTubeur, un blogueur ou tout autre producteur de contenu informatif à l’ère participative pourra avancer ses convictions de citoyen-journaliste.

Nouvelle relation public-journaliste

Ces éléments conduisent à une remise en question de la place des journalistes et du public à qui ils s’adressent. Pour l’ancien journaliste de L’Express Nicolas Barriquand, le lecteur ne peut plus rester inactif et son retour sur les faits énoncés doit être pris en compte par le journaliste. De ce point de vue, des initiatives émergent. Sur le site d’investigation locale Médiacités que Nicolas Barriquand a co-créé, un nouveau service “Lanceur d’enquêtes” a fait son apparition début octobre. Une “plateforme d’alertes locales sécurisée” qui permet à n’importe quel visiteur du site d’alerter la rédaction du média sur un sujet ou de transmettre des documents à la manière de lanceurs d’alerte. Les journalistes peuvent ensuite étudier l’affaire et proposer leur enquête. Une manière de conjuguer l’apport citoyen à l’expertise professionnelle des journalistes. L’association du journaliste et du citoyen peut être un moyen de s’attaquer à certains sujets en proposant un traitement informationnel dénué de militantisme. La notion de neutralité ou d’objectivité des journalistes restera toutefois sujette à débat. Toujours est-il qu’avec le Web 2.0, l’ouverture de la production d’information à tous les citoyens pousse les médias vers un journalisme 2.0.

-Valentin DANRÉ

Sources:

  • Michel Mathien, « « Tous journalistes » ! les professionnels de l’information face à un mythe des nouvelles technologies », Quaderni [En ligne], 72 | Printemps 2010, URL : http://journals.openedition.org.bibelec.univ-lyon2.fr/quaderni/495 ; DOI : 10.4000/quaderni.495
  • Benoit Grevisse, Déontologie du journalisme, enjeux éthiques et identités professionnelles, Bruxelles : de boeck, 2010

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.